Les Marées de l'Âme : Quand l'Enfance Façonne Notre Ombre
- Gulsah Meza

- 17 mai 2025
- 3 min de lecture
« Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s'assemblent. L'azur sans fin est immobile au-dessus d'eux ; près d'eux le flot sans repos retentit. Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s'assemblent avec des danses et des cris. » (Rabindranath Tagore, "Sur le rivage")
Imaginez un instant la pureté de cet enfant sur le rivage. Ses mains ouvertes ne serrent aucune avidité, ses yeux clairs ne sont pas encore voilés par la peur de la perte. La mort elle-même n'est qu'un mot lointain, une vague indistincte sur l'horizon infini. Dans cet espace de jeu innocent, chaque émotion est vécue pleinement, sans jugement, sans la nécessité de la dissimuler.
Puis, le rivage se peuple d'autres figures. Des voix s'élèvent, douces ou brusques, tissant une toile invisible d'attentes, de règles, de "il faut" et de "il ne faut pas". Un petit geste d'exploration est réprimandé par un froncement de sourcils. Une émotion vive est étouffée par un "sois sage". Un désir innocent est teinté de rougeur par un regard désapprobateur.
Observez notre jeune fille, appelons-la Luna. Son cœur, autrefois un océan d'expressions libres, commence à sentir les marées se retirer, laissant derrière elles des bancs de sable rugueux. La joie exubérante, si naturelle, rencontre un "c'est trop". La colère face à une injustice est accueillie par un silence glacial. La curiosité débordante se heurte à un "ne touche pas, c'est sale".
Chaque fois qu'une part d'elle, authentique et spontanée, est accueillie avec gêne, désapprobation ou même moquerie, une petite fissure se forme dans son être. Pour maintenir l'amour et l'approbation de son entourage, Luna apprend, inconsciemment, à rétracter ces aspects d'elle-même. Ces parts refoulées ne disparaissent pas. Elles se retirent dans l'ombre, attendant leur heure, mais continuant d'influencer ses actions, ses réactions, ses relations.
Cette honte, cette sensation douloureuse d'être fondamentalement inadéquate dans son expression, devient une graine puissante pour la formation de son ombre jungienne. Ces aspects rejetés – sa colère, sa joie débordante, sa curiosité insatiable – ne sont pas anéantis. Ils deviennent les habitants silencieux de son monde intérieur, parfois se manifestant de manière détournée, à travers des peurs inexplicables, des réactions excessives, ou un sentiment diffus de ne pas être "assez".
Les années passent, et Luna porte cette ombre sans le savoir. Elle se demande pourquoi certaines situations la mettent mal à l'aise, pourquoi elle réagit si vivement à certains traits de caractère chez les autres. Ces "déclencheurs" sont souvent les échos de ses propres parts d'elle-même qu'elle a dû enfouir si profondément.
Mais le chemin de la vie est un cycle, une spirale. Un jour, une douce curiosité la pousse à explorer les cartes de son propre ciel intérieur. Elle y découvre des rythmes anciens, des configurations qui parlent de ses défis, de ses dons cachés, et aussi de ces zones d'ombre qui demandent à être éclairées. C'est comme si une vieille langue, longtemps oubliée, commençait à murmurer des vérités familières.
Guidée par une main douce et perspicace, Luna apprend à reconnaître les contours de son ombre. Elle n'essaie pas de la combattre, de la nier. Au lieu de cela, elle apprend à l'écouter, avec la même curiosité qu'elle avait enfant sur le rivage. Elle réalise que ces parts rejetées ne sont pas des monstres, mais des aspects d'elle-même qui n'ont pas été accueillis, qui ont été blessés.
Progressivement, Luna commence à réintégrer ces fragments exilés. C'est un processus délicat, parfois inconfortable, mais profondément libérateur. Elle découvre que cette colère refoulée était en réalité une force de protection, une affirmation de ses limites. Sa joie étouffée se révèle une source de créativité et d'enthousiasme. Sa curiosité jugée "mauvaise" devient une soif d'apprendre et de comprendre le monde.
Au fil de cette exploration intérieure, Luna ressent une puissance nouvelle émerger en elle. Ce n'est pas une force brutale, mais une force douce et assurée, née de l'acceptation de sa totalité. Elle n'est plus fragmentée, mais unifiée. Elle danse avec ses propres marées intérieures, sachant que même les zones d'ombre ont leur propre beauté, leur propre sagesse.
Le printemps revient chaque année, n'est-ce pas ? La nature se déploie dans toute sa splendeur, acceptant chaque feuille, chaque fleur, même celles qui semblent différentes. Et si, vous aussi, vous vous permettiez cette même acceptance envers vous-même ? Peut-être est-il temps, doucement, de tourner votre regard vers ces parts de vous qui murmurent dans l'ombre… Quelle richesse attendez-vous de découvrir ?




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